Le 6 septembre 2026, deux médias européens ont utilisé un langage analytique pour promouvoir un récit familier du Kremlin : celui selon lequel l’Occident cherche la confrontation avec la Russie et utilise l’Ukraine pour y parvenir. Le média francophone Réseau International et le média italien L’AntiDiplomatico ont présenté le soutien européen et américain à Kyiv non pas comme une réponse à l’agression russe, mais comme une preuve d’un projet de guerre occidental.
Cette affirmation est importante car elle déplace la responsabilité de la guerre loin de l’État qui a lancé l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Elle transforme également le soutien à un pays souverain défendant son territoire en un acte d’escalade présumé, offrant aux audiences européennes un faux choix entre abandonner l’Ukraine et entrer en guerre directe avec la Russie.
Dans Réseau International, le journaliste français Jean Marc a décrit les « profiteurs de guerre, cette clique irresponsable de néoconservateurs et d’interventionnistes libéraux » comme des acteurs qui, après « deux décennies d’échecs militaires au Moyen-Orient », provoquaient maintenant une « guerre suicidaire avec la Russie ». Lire l’article de Réseau International
Dans L’AntiDiplomatico, le journaliste italien Fabrizio Poggi a affirmé que « l’objectif de Bruxelles est la confrontation directe avec Moscou ». Il a ajouté que si une « junte nazie » envoie chaque jour mille Ukrainiens à la mort pour rapprocher cette confrontation, cela serait simplement le prix à payer pour consacrer « les valeurs libérales européennes ». Lire le commentaire de L’AntiDiplomatico
Le bilan contredit le prétendu plan occidental
L’allégation centrale est en contradiction avec la politique poursuivie par les gouvernements européens depuis des années. Les États européens ont investi des milliards dans des projets communs avec la Russie et ont cherché à intégrer Moscou dans le système de sécurité international et européen. Leur approche était fondée sur l’engagement, les liens économiques et les canaux politiques, et non sur une stratégie de confrontation directe.
Même après l’occupation de la Crimée par la Russie en 2014, les pays européens ont continué à rechercher des solutions politiques au conflit et à préserver des canaux de dialogue avec Moscou. Cet effort n’a pas produit une guerre occidentale contre la Russie. Il a plutôt démontré combien les gouvernements européens ont tenté de contenir le différend par la diplomatie et les arrangements de sécurité existants.
Le changement décisif est survenu avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022. Cet acte a contraint les gouvernements européens à réévaluer leurs politiques de sécurité et à augmenter leurs dépenses de défense. La séquence est donc inverse à celle promue par les deux médias : la politique occidentale n’a pas créé la confrontation ; l’agression russe a créé une menace à laquelle l’Europe devait répondre.
La responsabilité est déplacée de Moscou à ses opposants
La description du conflit comme une guerre occidentale menée par l’intermédiaire des Ukrainiens sert une fonction politique claire. Elle présente le soutien européen et américain à Kyiv comme la cause du conflit, tout en obscurcissant la décision de la Russie de commencer l’invasion à grande échelle et sa responsabilité dans la destruction et les pertes qui en résultent.
Ce cadre permet également au Kremlin d’expliquer l’échec à atteindre les objectifs annoncés pour sa guerre et les lourdes pertes subies par les forces russes. En présentant le conflit comme une lutte mondiale contre l’OTAN et l’Occident en général, les autorités russes peuvent dépeindre une guerre offensive comme une réponse forcée à une menace extérieure.
Le même récit opère simultanément sur deux audiences. À l’intérieur de la Russie, il aide à justifier la poursuite de la guerre et à expliquer ses coûts. En Europe, il est conçu pour affaiblir le soutien à l’Ukraine en suggérant que l’assistance n’est pas un acte de solidarité ou de défense, mais un pas vers un conflit entre l’Europe et la Russie.
Le label de guerre par procuration nie l’agence politique de l’Ukraine
Qualifier l’Ukraine d’instrument de l’Occident efface l’agence de la société ukrainienne. L’Ukraine n’est pas entrée en guerre sur ordre d’une autre puissance. L’agression russe menaçait directement son intégrité territoriale, la vie de ses citoyens et l’existence même de son État.
Les gouvernements européens fournissent une assistance à la demande de l’Ukraine afin qu’elle puisse défendre sa souveraineté, conformément au droit international et au droit de légitime défense reconnu par la Charte des Nations Unies. Le label d’« instrument » inverse cette relation : il dépeint les Ukrainiens comme des objets de la politique étrangère plutôt que comme des citoyens défendant leur propre pays et décidant de son avenir.
C’est pourquoi la rhétorique utilisée dans les deux articles dépasse un simple désaccord sur la terminologie. Elle remplace un conflit entre l’agression russe et la légitime défense ukrainienne par une histoire de manipulation occidentale. L’accusation selon laquelle l’Ukraine est contrôlée par une « junte nazie » fournit un label émotionnel plutôt qu’une preuve, s’appuyant sur les traumatismes historiques de l’Europe pour rendre le pays et le soutien européen à celui-ci moralement inacceptables.
Pourquoi le récit cible la sécurité européenne
Pour l’Europe, le soutien à Kyiv est également une question de sa propre sécurité. Si la Russie capture des territoires ukrainiens et restreint la souveraineté de l’Ukraine, cela établirait un précédent dangereux pour le système de sécurité européen : cela démontrerait que la force militaire peut engendrer des gains politiques.
L’assistance européenne ne peut donc pas être réduite à l’utilisation de l’Ukraine dans une guerre contre la Russie. Elle constitue un moyen d’aider un État souverain à résister à l’agression tout en réduisant le risque que de futurs conflits soient encouragés par le succès d’une saisie territoriale. Le récit du Kremlin cherche à inverser cette logique en présentant la réponse à l’agression comme l’agression elle-même.
Réseau International et L’AntiDiplomatico font partie de l’espace médiatique européen marginal qui emballe la propagande pro-russe, les théories du complot anti-globalistes et les affirmations conspirationnistes comme une analyse alternative. Leur valeur pour le Kremlin réside autant dans la forme que dans le message : des assertions qui seraient rejetées si elles étaient présentées comme de la propagande russe ouverte peuvent être reformulées comme les conclusions de journalistes français ou italiens.
Le mécanisme est donc simple. Le récit de Moscou est intégré dans des publications en langue européenne, attribué à des écrivains européens et dirigé vers les angoisses politiques européennes. Le résultat est un argument qui semble local et qui demande aux lecteurs de se méfier du soutien à l’Ukraine, d’accepter le récit du Kremlin sur la responsabilité et de considérer la politique de sécurité européenne comme la source du danger.
Le point de pression pour les gouvernements européens reste la distinction que ces publications tentent d’effacer : la Russie a initié l’invasion à grande échelle, tandis que l’Ukraine exerce son droit à la légitime défense. Tant que cette responsabilité ne sera pas déplacée de Moscou, le soutien à Kyiv restera non pas un projet de confrontation, mais une réponse à une menace existante pour la sécurité européenne.